« Le théâtre est un vestige.
Tous ces siècles, ces courants et ces révolutions […] n’ont pas eu raison de lui. Il est là. Séculaire. »

Thomas JOLLY

Création 2021- Quartett d’après Les Liaisons dangereuses de Heiner Müller

 

Et si la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont se retrouvaient en enfer pour un duel sans merci ?

 

 

Note d’intention

« La nature ne crée que des êtres libres, la société ne fait que des tyrans et des esclaves ». Ces mots de Choderlos de Laclos, extraits de son essai Les Femmes et leur éducation, résonnent aujourd’hui plus que jamais. Le pouvoir est d’abord une incarnation. Il est détenu par un être de chair et de sang, mu par des ambitions – bonnes ou mauvaises, personnelles ou collectives – et son exercice opère comme un révélateur des vices et des vertus. Quelles sont les conséquences de la détention du pouvoir sur l’être humain ? Cette grande question à la fois philosophique, morale & psychanalytique, a occupé les grands esprits du siècle des Lumières. C’est dans cette optique que nous souhaitons mettre en scène le texte de Heiner Müller.

Quatett est une mise en pièces des Liaisons dangereuses de Laclos. Le roman devient sous la plume de Müller une guerre des sexes bestiale qui oppose la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont, jouant tantôt leur propre rôle, tantôt le rôle de l’autre et celui de leurs victimes. Chez le dramaturge allemand, les pratiques sexuelles sont au cœur des enjeux de pouvoir. Notre lecture du texte nous amènera à réinventer les armes de ce combat et à les détourner au profit d’un traitement plus symbolique.

Si le titre rappelle d’abord une forme musicale, elle évoque aussi la partie carrée qui devient ici la réversibilité des couples et des échanges sexuels, des relations de pouvoir. Heinrich Mann dans la préface de la traduction allemande des Liaisons dangereuses parlait du roman ainsi : «  l’amour est le moyen de dominer les autres et d’assurer sa suprématie sociale ». C’est bien de cela qu’il s’agit dans la pièce de Müller. Pour autant, loin de donner à entendre au lecteur-spectateur un texte sombre, l’auteur se joue de la rhétorique libertine pour mieux montrer le caractère absurde de la situation de ces deux personnages. Comme il le dit : « Quartett est aussi véritablement une comédie. Mais on adopte à l’égard de ce texte une attitude solennelle qui empêche les gens de découvrir le côté farce[1] ». Notre mise en scène proposera ainsi de faire résonner les mots du texte dans tout ce qu’ils induisent de tragi-comique, à l’instar de l’univers beckettien.

D’abord, le lieu de la représentation : isolé, hors du temps de l’Histoire. Sans lien avec un événement historique précis. Ce lieu est le miroir de la dégénérescence des personnages. Comme dans Les 120 journées de Sodome de Sade, l’isolement des protagonistes les place face à toutes les débauches. Cet isolement est aussi ce qui permet au couple de faire tomber progressivement le masque qu’il portait en société. Émane ainsi au fil du texte une grande sincérité. Quartett peut être lue comme une ultime confession. Confession de la noirceur de l’âme d’une part et de la place qu’occupe la découverte de la puissance de l’Amour, d’autre part. Valmont & Merteuil sont ici enfermés dans un néant infernal. Perdus au milieu de nulle part, ils sont condamnés à rejouer leurs crimes. Ce sont des suppliciés d’un enfer métaphysique. Ils deviennent alors chacun le bourreau de l’autre. Juchés sur une structure pyramidale de laquelle ils ne descendent jamais, ils sont plongés dans un chaos à l’image de ces âmes perdues de L’Enfer de Dante. Ils ne sont plus vraiment humains. Ils se déplacent comme des reptiles et/ou des félins et s’entredévorent. Le texte joue d’ailleurs sur l’inversion des corps, l’inversion des sexes. Ces deux êtres sont interchangeables.

Néanmoins, les deux personnages sont dans l’obligation de s’affronter. Le filtre de la lettre sur lequel reposait le roman n’est plus. Ils doivent apparaître sans masque et sont obligés d’affronter l’amour, la jalousie, le désir et la haine de l’autre.

La langue de Müller est crue, violente, imprégnée de références au Marquis de Sade et à Georges Bataille. Dans ce texte, l’art de l’allusion propre à la rhétorique libertine et employé par Laclos n’est plus. Cette violence, partie de l’éthique des libertins, correspond à ce qu’Heiner Müller disait chercher dans son théâtre : « jeter des corps sur la scène en prise avec des idées. Tant qu’il y a des idées, il y a des blessures. Les idées infligent des blessures au corps. »

Quartett révèle le désir de mort que cachaient le dispositif épistolaire et son dénouement moral. On peut en effet lire la pièce comme la vengeance de Merteuil qui sort de l’ombre du roman pour mettre à mort son complice avec un verre de vin empoisonné. Mais dans notre mise en scène, loin de punir celui qu’elle a aimé, elle le délivre – par le meurtre – d’un enfer dont il ne pouvait s’échapper seul. Les tentatives de suicide absurdes de Valmont sont vaines. Seule la Marquise peut le libérer et ce geste ultime de Merteuil constituera une preuve d’amour éclatante. Par la mise à mort de son amant, elle ôtera enfin son dernier masque.

Qui sont alors Merteuil & Valmont ? Un duo malfaisant ? Des êtres entièrement dominés par la perversité ? Des marionnettes manipulées par les codes de leur « caste » ? Ou bien deux êtres malheureux, pris dans un engrenage infernal qui les dépasse ? Le désir de posséder l’Autre est tel que l’anéantissement est la seule issue.

Aurélie PLAUT – Mars 2021

 

Mise en scène : Aurélie PLAUT
Jeu : Maxime LAROUY et Aurélie PLAUT
Lumière : Benjamin Poisson Son : Etienne GEOFFROY
Scénographie : Florent Burgevin Regard extérieur : Coraline CAUCHI (Cie Serres Chaudes)
Diffusion : Sophie DUBOSC Production : JE EST UN AUTRE
Traduction française : Jean JOURDHEUIL etBéatrice PERREGAUX (Les éditions de Minuit)

Photos: Etienne GEOFFROY

 

 

Un spectacle coproduit par Le Hangar – Châlette-sur-Loing

 

Voir le teaser:

https://www.youtube.com/watch?v=ACiEDrjIqAs

 

Spectacle soutenu par

Création 2018

« Les Bonnes » d’après Jean GENET
Une relecture, la place du fantasme

L'Âne Vert
Adaptation, mise en scène et scénographie : Aurélie PLAUT
Avec Clémence FOURNIER & Aurélie PLAUT
Avec la collaboration (vidéos) de : Catherine BAYLE & Vincent BRUNERIE
Voix-off : Raphaël FOURNIER
Création lumière : Fabien LEDUCQ
Réalisation vidéo : Ryan D’ACHILLE
Chorégraphie : Robin TIROT

Ce spectacle est le résultat d’une résidence de création en janvier 2018 au Théâtre de l’Âne Vert à Fontainebleau.
Création soutenue par l’Agglomération Montargoise et Rives du Loing & par le site de financement participatif Proarti.

Note d’intention

Monter un texte aussi joué que Les Bonnes est un pari risqué. Nous souhaitons donc que cette mise en scène vienne placer le spectateur dans une situation nouvelle, celle de la confrontation à un univers fait de rêves et de fantasmes.

« C’est un conte. […] Un conte… Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire ». C’est ainsi que Jean Genet définit son texte dans la préface de son ouvrage et c’est cette dimension de l’œuvre que nous aimerions mettre en valeur. Jusqu’à la fin de la représentation, il sera question de douter de la réalité de ce qui est « joué ». Jusqu’au bout, le spectateur ne saura pas s’il est voyeur, s’il assiste uniquement au récit d’une histoire faisant la part belle aux questions liées à la sororité ou bien s’il n’est pas finalement le « public » de la reconstitution judiciaire d’un homicide volontaire.

La scénographie le plongera directement dans le décor d’un boudoir. Au « lever du rideau », Solange fait le ménage. Elle nettoie méticuleusement les meubles et le sol. Puis, elle arrange l’espace scénique et vient l’encombrer de fleurs. Tout à coup, elle plonge dans sa rêverie et se remémore des instants passés en compagnie de Claire, sa sœur et de Madame, leur maîtresse. Claire, elle, se prépare devant la coiffeuse : elle se maquille, se coiffe, revêt sa perruque. Sur la coiffeuse, une jolie poupée mannequin semble lui servir de modèle. Soudain, sonnerie du réveil. Le rituel peut commencer. Le corps de plastique prend alors vie. La poupée est de chair et de sang. Les deux sœurs deviennent chacune le jouet de l’autre : Claire manipule Solange parce qu’elle joue à Madame et Solange manipule Claire parce qu’elle joue à Claire… Chacune sort de son corps pour en investir un autre. Dans ce jeu-là, elles ne sont pas elles-mêmes, peut-être surtout parce qu’il ne le faut pas. Parce que cela viendrait les placer dans la réalité de l’acte qu’elles viennent de commettre…

Ce qui n’était dans le texte de Genet qu’une répétition, une cérémonie répétée chaque jour devient ici reconstitution. Car Madame est morte… Solange et Claire sont allées jusqu’au bout de leur intention. Elles ont prévenu la Police. Elles ne disposent que de très peu de temps avant d’être arrêtées. C’est ce que le spectateur ne comprendra que dans les dernières minutes du spectacle. Il y aura donc cette urgence nécessaire au jeu des comédiennes. De l’urgence et de la peur naîtra l’énergie quasi « vitale » de la représentation.

Madame est morte donc. Elle ne rentrera jamais sur le plateau. Elle a déjà bu la tisane que les bonnes l’ont forcée à avaler. Pourtant, l’image de Madame sera bel et bien présente. Sa voix aussi. Si la figure tutélaire qui pourtant étouffe les deux sœurs n’existe ici concrètement qu’au travers des robes et des accessoires que les sœurs manipulent et revêtent, elle existe aussi de manière onirique par la diffusion de séquences vidéo qui sont autant de « souvenirs » dont le spectateur ne saura s’ils ont vraiment existé ou s’ils ne sont que fantasmes. Claire et Solange entendront en « off » cette voix qui vient les hanter. Aussi leur esprit fera-t-il renaître la grande maîtresse sur le plateau mais de manière impalpable. Ce caractère insaisissable de Madame était déjà présent dans le texte même de Genet : en effet, même si elle est présente au plateau, la maîtresse demeure insaisissable. Elle file entre les doigts des deux sœurs. Elle existe sans exister. Elle n’est qu’une caricature d’elle-même. Il y avait déjà cette intention que nous pousserons ici à l’extrême.

Oui, Madame est un fantasme et la haine de Claire et de Solange est avant tout un amour inconditionnel qui ne peut s’épanouir que dans le geste du meurtrier. Seule la mort leur permet de « posséder » Madame, corps et âme. Alors, sans s’en rendre compte, le spectateur assistera à la reconstitution de l’homicide qui vient d’être commis… Pour autant, il ne s’agira pas de montrer l’horreur au plateau mais de transporter le spectateur dans un univers particulier, celui de deux personnages certes déséquilibrés, mais d’abord fait de la douceur, de la tendresse et de la cruauté des jeux d’enfants.

Ce parti pris radical, poussant la dramaturgie initiale jusqu’au bout, viendra dire la relation incestueuse des deux sœurs et le « culte » de leur maîtresse. Elle mettra en lumière une relation triangulaire complexe, aussi absolue, magnifique et poétique que malsaine. Pourtant, le texte de Genet en lui-même ne sera pas altéré. Seuls les mots de l’auteur résonneront dans la salle.

Aurélie PLAUT

Saison 2017/2018

  • 9, 10 & 11 février 2018 au Théâtre de l’Âne vert à Fontainebleau

Saison 2018/2019

  • Mars 2019 : Le Hangar, Chalette-sur-Loing

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